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Ce titre est  inspiré d’un ouvrage de Pierre Bourdieu “ les règles de l’art”,  questionnement sur la création à partir de l’oeuvre de Flaubert.  Il y est notamment développé que  dans les sociétés où le pouvoir n’impose pas (ou plus)  les canons du bon goût artistique, ce sont les affrontements entre les critiques,  les rivalités entre artistes et la transmission au  public de ces débats par les médias  qui font et défont la valeur d’une oeuvre d’art.

Une oeuvre d’art exprime souvent la subjectivité d’un rapport au monde, tant pour celui qui la conçoit, l’artiste,  que pour celui qui la reçoit, le public. Elle peut agir comme un révélateur d’une émotion enfouie, ainsi que le rappelait  Henri Bergson dans  “la pensée et le mouvant”.

L’émotion suscitée,  qui ne peut être que subjective,  est parfois virulente.  La pièce de théatre de Yasmina Reza “ART” est une assez bonne démonstration du chaos que peut engendrer sur des amis,  la révélation  de ces émotions cachées,  provoquée par  une oeuvre d’art abstraite “un tableau blanc avec des liserés blancs”.

extrait de la Pièce de Yasmina Reza avec Fabrice Lucchini et Pierre Vaneck

Même dans les sociétés dites démocratiques – où la liberté d’expression est érigée en vertu constitutionnelle –  critiquer une oeuvre d’art  peut s’avérer un exercice périlleux, pour peu que le critique se laisse emporter par la spontanéité de ses déclarations.

L’art de la critique dévie parfois en art martial dont la pratique s’effectue plus dans  un prétoire que sur un tatami. Au final,  le droit à la réputation sera mis en balance avec celui de la liberté d’expression.

En effet, si chacun dispose du droit de dire ce qu’il pense d’une oeuvre, il faut trouver  l’art et la manière de  le faire, au risque de s’exposer à des poursuites en diffamation notamment.  La défense classique en matière de diffamation est l’exception de vérité. Si l’on rapporte la preuve de ce que l’on affirme, il ne peut y avoir de diffamation. Toutefois en matière artistique, personne ne détient la vérité. Le mérite de l’oeuvre ne peut être pris en compte. Les arguments devront  être recherchés ailleurs que dans la vérité.

Dans l’Angleterre du XIX siècle,  le critique et historien  d’art John Ruskin en fit les frais en critiquant vertement une oeuvre,  avant gardiste pour l’époque, du peintre  James Whistler. Il s’agissait d’un de ses célèbres nocturnes ( Nocturne en noir et or – la chute de la fusée) à propos de laquelle Ruskin écrivit (traduction) “ … la mauvais éducation de l’artiste prend l’aspect d’une imposture préméditée….je n’avais jamais pensé entendre un jour un petit bouffon  demander deux cent guinées pour jeter un pot de peinture à la face du public”.

Le tribunal  estima que Ruskin avait outrepassé sa liberté de critique car il  avait centré ses attaques sur le peintre en le dénigrant au lieu de réaliser une critique constructive de l’oeuvre. La portée de ses propos sur le public, compte tenu de sa notoriété d’historien  de l’art,  fut également prise en compte. Il fut condamné  à payer une somme symbolique à Whistler, lequel fut ruiné par les frais de justice.1

C’est une autre affaire de critique d’art, cinématographique en l’espèce, dont le journal canadien  la Presse s’est récemment fait l’écho: Dans un  article du 7 mai 2012, la Presse rappelait l’issue d’un litige en diffamation très médiatisé à l’époque, ayant opposé  principalement le réalisateur Claude Fournier et sa compagne Marie-Josée Raymond  à  Mario Clément et son employeur  Radio Canada.

L’oeuvre en cause était un feuilleton sur la vie de Félix Leclerc, coproduction franco-québécoise. Mario Clément déclara  entre autre “ c’est une des plus mauvaises séries que j’ai vu à la télé… je n’aime pas la réalisation, les textes et les acteurs…”

Sans entrer dans le débat sur la valeur artistique de l’oeuvre, le juge de la Cour Supérieure de Montréal , dans sa décision du 14 octobre 2008, a  examiné le contexte factuel ayant engendré ces propos et a recherché la faute, tout en  mettant en balance la liberté d’expression et l’intérêt public avec le respect du principe de la bonne foi et  l’abus de droit de critiquer.

En l’espèce, il a estimé que compte tenu des liens d’affaires entre les parties – Radio Canada étant l’un des coproducteurs – et de la dégradation de leurs relations contractuelles-  “la critique relevait  du règlement de compte… Ils ont laissé la frustration et l’opiniâtreté guider leur comportement , quitte à dénigrer leur partenaire sur la place publique à la première occasion”. La bonne foi, qui doit présider les relations contractuelles,  était absente en l’espèce, selon la Cour Supérieure du Québec qui prend en compte le contexte dans lequel ces propos ont été diffusés.

Radio Canada et M. Clément furent condamnés à payer 200.000 $ de dommages et intérêts  aux deux diffamés, somme bien inférieure à leurs prétentions. Les frais d’avocats supportés par la chaine publique furent cinq fois supérieurs, selon l’article de la Presse, mais bien inférieurs aux prétentions initiales des plaignants.

Cette exigence de la bonne foi a été rappelée récemment par la Cour de Cassation en France dans un arrêt du 28 février 2012 mettant également en cause une chaine publique de télévision, France Télévision  et son commentateur.  En l’espèce toutefois, la Cour a rappelé que la preuve de la bonne foi incombait au prévenu seul qui utilise cet argument de défense. Le Tribunal ne peut y suppléer en ordonnant une expertise des rushes, comme la Cour d’appel avait cru pouvoir le faire2.

Parfois, ce n’est pas tant l’oeuvre d’art, que son emplacement ,  qui va provoquer  de vives critiques. Il en fut ainsi pour le “Mur pour  la Paix”,  oeuvre réalisée par l’artiste Clara  Halter  et l’architecte Wilmotte et installée depuis 2000,  sur le Champs de Mars à Paris.

Cette oeuvre/installation, symbolisant la paix entre les peuples est constituée d’un mur transparent sur lequel le mot “Paix” est inscrit en 49 langues et où il est possible d’inscrire de façon intéractive un message de paix. Ce mur est l’objet d’une polémique visant à le déloger du Champs de Mars,  avec à sa tête, une ancienne ministre médiatique. Il convient de rappeler que dans une oeuvre/installation, l’endroit choisi –  en l’espèce le Champs de Mars symbolisant la guerre –  a son importance.

Toutefois, l’ancienne ministre de la justice et maire de l’arrondissement de Paris concerné, déclarait être : “choqué(e) par les méthodes et les déclarations mensongères de M. et Mme Halter, en vue d’obtenir la pérennisation de leur création sur le Champ-de-Mars (…), occultant systématiquement le caractère illégal de ce mur ». « Ils oublient, ajoute-t-elle, qu’on ne saurait galvauder l’idée de Paix en l’associant à une structure qui bafoue les lois de la République ».

Les époux Halter la firent citer  devant le tribunal correctionnel de Paris, les juridictions pénales étant compétentes pour statuer sur l’infraction de diffamation en France. Pour soutenir leurs allégations en diffamation, ils purent rapporter la preuve de l’autorisation donnée par le Ministre de la culture de prolonger l’installation pour trois ans.  Mme Dati  fut reconnue coupable de diffamation le 22 novembre 2011 . Elle envisageait de porter en appel cette décision, mais il semble que depuis le débat judiciaire se soit  déplacé devant les tribunaux administratifs uniquement pour décider du sort de l’oeuvre,  à l’issue de ce sursis de trois ans.

Si critiquer une oeuvre relève de la liberté individuelle d’expression, la cible des propos, la poursuite d’un but légitime ou au contraire l’intention de nuire  dans la critique seront examinés par les tribunaux pour qualifier une éventuelle faute.

Cette même leçon a été donnée à la journaliste Lynn Barber par une juridiction anglaise, la Cour de Londres,   à l’occasion d’une critique d’un livre de l’auteure Canadienne  Sarah Thornton – Seven days in the Art world – . Dans une critique littéraire de cet ouvrage, la journaliste indiquait en substance (traduction) : “Sarah Thornton est une Canadienne ornementale avec une licence d’histoire de l’art … et une propension sans limite à écrire des non sens pompeux….” . La journaliste remettait également en cause le fait d’être citée dans le livre et d’avoir été contactée par l’auteure, ce qu’elle estimait faux.

La preuve ayant été rapportée que l’interview avait eu lieu, outre le caractère malveillant de l’affirmation (malicious falsehood) par laquelle l’auteure aurait sollicité l’approbation des interviewés ( copy approval)  avant la publication de son texte, la journaliste et le journal Daily Telegraph  furent condamnés à lui payer 65.000 Livres Sterling par jugement de la Cour de Londres en date du  26 juillet 2011.

Récemment, c’est la Cour Européenne des droits de l’homme – CEDH- qui a rendu une décision en la matière à propos, non pas d’une oeuvre d’art, mais  d’un livre d’enquête – rapport Omerta 2003- mettant en cause plusieurs magistrats en charge de la mort suspecte d’un de leur confrère. Le droit à la liberté d’expression et à celui d’information des citoyens sur le pouvoir judiciaire  a trouvé sa limite dans celui de la protection de la réputation et des droits d’autrui  et pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire. En l’espèce, la CEDH a estimé que les auteurs avaient fait une recherche du sensationnel en procédant par de fausses affirmations et en l’absence de preuve de leurs allégations.

Contrairement aux revues d’art, les magazines d’information et la presse disposent de budgets importants pour faire face aux procès en diffamation.  La crainte d’un procès affecterait-elle la qualité de la critique d’art ? Si des budgets importants sont consacrés à  la promotion de l’art  dans les revues d’art, il n’en demeure pas moins que leur crédibilité rend nécessaire la présence d’une pensée critique dépouillée, autant que possible,  de considération  mercantile.

Un film diffusé sur   la chaîne franco allemande ARTE “ un marchand , des artistes  et des collectionneurs” avait ainsi suscité beaucoup d’émois dans le milieu des galeries d’art en 1996, eu égard à la vision très critique et partiale qui était donnée d’un couple de galeristes parisiens ayant installé dans un château à Vence, une spectaculaire galerie d’art contemporain. Ils ont toutefois pu démontrer à leurs confrères, que le reportage avait effectué un montage avec une vision très orientée de leurs activités et sans qu’ils aient un droit de regard sur le documentaire.

Pour conclure ce billet, je vous laisse à la réflexion sur l’art d’un des protagonistes de la pièce Art de Yasmina Reza,   précitée à propos du tableau blanc “…. »Cette merde” par rapport à quoi ? quand on dit qu’une telle chose est une merde, c’est qu’on a un critère de valeur pour estimer cette chose”.

Une  lecture de l’album  “L’art comptant pour rien’ du dessinateur Loup  sera peut être une réponse  éclairante à ces réflexions,  mais surtout  pleine d’humour3.

M.D. le 23 mai 2012

Références ( outre les liens hypertextes)
1: Whistler:  Revue Beaux Art  hors série – janvier 1995-  page 46 et suivantes

2: Lexis-Nexis  revue Communication commerce électronique Mai 2012 page 37

3: éditions du Cherche Midi

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2 réflexions sur “L’art de la critique ….les règles de l’art

  1. Alas, if I read correctly, what matters if among the creators, especially of the underdog variety,
    wins or looses in Canadian courts, as the costs to said creator for defending his right of successful acceptance on a level playing field, whatever a court judge deems the creator is entitled to will never be enough, and only be eaten up by court costs, and then some with legal fees. How can we not believe that justice win or loose belongs to power, with little or no chance for the little guy finances in our democratic societies. JJF

  2. I failed to mention that this most recent article, like all of the previous, is indeed exceptional. However with  » L’art de la critique ….les règles de l’art  » you have added touches, such as the
    theatrical play of  » Yasmina Reza’s “ART” to emphasize the point of beauty being in the eye of the beholder thru this blend of humour, that is second to none and most appropriate. Of all of your articles, this has to be my favourite to date. Congratulations, and bravo! JJF

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