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IMGP3141En ce début d’année, je vais aborder un sujet un peu tabou pour certains…le “tattoo”.

L’inspiration de ce billet vient de plusieurs faits divers, relevés en 2011, relatifs au marquage de la peau…

Le  premier  est lié à la production du film américain  Hangover II – transposé,  sur les écrans  français –non par Gueule de bois – mais par Very Bad Trip…..  et,  sur les écrans québécois, par lendemains de veille …. Ne cherchez pas de logique dans tout cela….ce sont les distributeurs locaux des films qui décident des titres…

Dans l’une des scènes, un des  héros de l’histoire, Tsu ,  se réveille, après une soirée bien arrosée, avec un tatouage Maori sur la joue.

Ce qui relève de la blague de “potache”, a tourné  rapidement en gueule de bois pour les producteurs du film. Le tatouage/maquillage en question  ressemblait  étrangement au vrai tatouage de Myke Tyson, réalisé par un tatoueur du Missouri, ce qui ne fut manifestement pas du goût de ce dernier. Le tatoueur intenta donc une action contre Warner bros pour interdire la sortie du film revendiquant détenir les droits exclusifs de reproduction du tatouage qu’il avait crée.

Le droit d’auteur, en France, protège toutes les oeuvres,  “quels qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la destination” (L112-1 CPI).

Aux USA comme au Canada, le mérite d’une oeuvre n’est pas pris en compte; il suffit qu’elle soit originale et fixée. Quand au support de l’oeuvre, il est indifférent… la peau peut donc tout à fait servir de support à la création et/ou  reproduction d’une oeuvre.

Une transaction serait intervenue entre les parties au mois de juin 2011, selon le magazine Première,  et le film a pu sortir en salle. Myke Tyson,  de son côté, tente de déposer ce tatouage en tant que marque de commerce, ainsi que le souligne Ashley Webb, dans un article du 17 septembre 2011 du IPJournal of law de l’université de Wake Forest aux USA.

S’il fut un temps où le tatoueur vivait dans l’ombre du tatoué, pour peu qu’il fut un célèbre sportif, chanteur ou acteur, cette époque est bien révolue.

Aujourd’hui les tatoueurs n’hésitent plus à faire valoir leur droit, voire même à faire enregistrer leurs oeuvres dans les pays de copyright, ainsi que l’indique Marisa Kakoulas, avocate à New-York et muse d’un tatoueur belge, dans son article “The Tattoo Copyright Controversy”.

Il ne suffit plus d’être brave ou branché quand on veut se faire tatouer,  il faut  penser aux conséquences juridiques de sa décision, même quand on est  un admirateur  des  Hells Angels, lesquels  ont déposé leurs noms et autre signes distinctifs à titre de marque ou de copyright, aux USA notamment. Ils n’hésitent pas non plus à faire valoir leurs droits devant les tribunaux lorsque un grand couturier reprend, sans leur accord,  leur logo à tête de mort pour sa collection.  Avis donc est donné aux amateurs de tatouage en la matière.

Une bonne convention de licence d’utilisation et de reproduction du tatouage  permet d’éviter bien des soucis…

Le tatouage s’affiche, en effet,  au grand jour et de nombreuses questions se posent autour de lui.

Dans un article de fond sur le sujet – “tatouage, droits d’auteur et marques de commerce…” consultable sur le site du CAIJ – développements récents en droit du divertissement, Laurent Carrière, dresse une  liste assez exhaustive et haute en couleur de problèmes juridiques qui peuvent se poser au tatoueur comme au tatoué, notamment :

– la propriété des droits sur le tatouage, celui de sa  reproduction,

– les droits moraux de l’auteur de l’oeuvre lorsque le tatoué altère volontairement (laser) ou involontairement (prise de poids, vieillesse…) l’oeuvre du tatoueur…

– le droit à l’image du tatoué,

– le droit à son intégrité physique…

Il est rappelé au travers d’une jurisprudence de la Cour de Cassation du 23 février 1972 (arrêt Paris Secret),   qu’on ne peut faire le commerce de son corps et que certaines clauses doivent être annulées car immorales. En l’espère, l’affaire était assez sordide puisqu’il s’agissait du découpage ( exécuté au scalpel…) de la peau de fesse d’une mineure, après le tournage d’un film, sur laquelle figurait une tour Eiffel et une rose tatouées… La société de production qui envisageait de revendre la peau a été condamnée à indemniser la jeune-fille pour l’atteinte à son intégrité physique.

En France, l’article 16-1 du Code Civil pose le principe du droit au respect de son corps.
’’Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial’’.

L’article R 1211 du Code de la Santé Publique en France exclut de la règlementation des dons d’éléments et produits du corps humain les cheveux, les poils, les ongles et les ….dents  qui pourtant ne repoussent pas….

L’article 16.1.1 dispose que ce droit au respect du corps se poursuit après la mort. Pas question donc d’envisager la récupération de l’oeuvre post mortem.

Des dispositions similaires existent en droit québécois.

Cette jurisprudence Paris-secret est également citée sur le blog de Lionel Maurel – S.I.Lex– “tatouage: le droit d’auteur dans la peau”  ainsi que d’autres bien illustrés. Ce dernier rappelle en outre, puisque la reproduction sans autorisation  d’une oeuvre protégée constitue  de la contrefaçon  “ que les juges en matière de contrefaçon ont le pouvoir d’ordonner des saisies des copies, voire même… leur destruction”.

Sans aller jusqu’à la destruction du “support”, le tatouage peut aussi provoquer des problèmes de mécontentement dans l’exécution de la “prestation” pouvant générer une demande d’effacement de l’oeuvre…. Ainsi la Cour du Québec a dû s’intéresser à un litige de cet ordre en date du 3 août 2010 dans une affaire Brousseau c. Roy. Le sieur Brousseau était insatisfait d’une oeuvre réalisée par Tatouage DéBill (cela ne s’invente pas !) et a voulu le faire modifier par un autre tatoueur. Le résultat ne lui convenant pas, il voulait obtenir en justice de faire effacer ce tatouage au laser. Le tribunal ne lui donna pas raison… “Think before you ink ….” est pourtant une maxime très connue dans le milieu du tatouage….

Cette même maxime pourrait être appliquée aux nouvelles vogues de tatouage. En effet, né de la volonté d’appartenance à un groupe ethnique, corporatiste etc.,  le  tatouage est devenu, pour certains,  une mode pour se différencier, se distinguer des autres, par une acte de fidélité et de bravoure vis à vis de l’aiguille et de la douleur.

La nouveauté est que l’inspiration ne vient plus forcément d’artistes Underground, mais la société de consommation qui motive les candidats au tatouage.

Ainsi, la virgule de Nike, la pomme d’Apple sont les tatouages en vogue….comme le signale le Financial Times dans un article du 1er décembre dernier Corporate logos under consumers’ skin.

Ceci pose évidemment les problèmes de reproduction de la marque sans autorisation du titulaire. Si Britney Spears a pu faire l’objet d’une condamnation au profit de Louis Vuitton pour avoir affiché de façon trop évidente un décor avec le logo de ce dernier dans un clip vidéo par  un tribunal civil à Paris, pour atteinte à la valeur économique  des marques de Louis Vuitton, le même problème peut se poser pour  quelqu’un qui utiliserait de façon ostentatoire le logo d’une marque, sous forme de tatouage.

D’autres motivations laissent parfois perplexes…

Ainsi, une femme, au prétexte de financer les études de son fils a mis son front aux enchères. Elle a accepté de voir tatouer son front avec la marque  Golden Palace d’un casino contre des espèces sonnantes (et trébuchantes…) ainsi que le rapporte l’article de Cédric Manara du Petit Musée des Marques J’tai dans la peau.

Puisque le corps ne peut faire l’objet de commerce, on peut s’interroger sur la licéité d’un tel contrat d’achat d’espace publicitaire, passé avec le Casino Golden Palace. En effet, lorsque l’espace publicitaire est constitué de la peau d’une personne et que le marquage n’est pas éphémère, cette opération commerciale pourrait être considérée comme étant  contraire à l’ordre public.

Un autre fait divers a provoqué une réaction quasi épidermique à propos d’un jeu permettant de gagner une Mini Cooper: Une radio allemande a offert comme lot à ses auditeurs, cette voiture. Le jeu en question étant d’apporter la réponse la plus extrême à la question: Que seriez vous prêt à faire pour gagner une Mini Cooper ? Un auditeur téméraire et avec une certaine dose d’humour –  il faut bien l’admettre –  a alors proposé de se faire tatouer le mot “Mini”….sur son sexe…. et ce qui était peut-être impensable, arriva, il fut pris au mot.  Il gagna le concours et dû faire exécuter en direct,  à la radio,  son tatouage…. A défaut de peau éthique, cet allemand aura également gagné, au delà de la Mini,  une vrai peau d’âne…si BMW le poursuit un jour en contrefaçon de sa marque.

Claude Lévi-Strauss, dans Tristes Tropiques, écrivait  que “la fonction primaire de la communication écrite est l’asservissement”. En l’espèce, il s’agit bien de l’asservissement à la marque, à la société de consommation. La tyrannie des marques, en quelque sorte évoquée par  Naomi Klein dans son livre No Logo.

Il ne faut cependant pas limiter l’art du tatouage aux exemples isolés précités. Tout ce qui est tatoué n’est certes pas une oeuvre de l’esprit, notamment quand le tatouage sert à marquer des prisonniers ou des esclaves. Sous la condition d’originalité, il peut constituer une oeuvre et sera donc susceptible de protection au titre du droit d’auteur avec toutes les prérogatives qui s’y attachent.

Ainsi que le disait Jack London: “Show me a man with a tattoo and I’ll show you a man with an interesting past”.

Cela me renvoie au souvenir  de  Queequeg,  le personnage mystérieux  couvert de tatouages ethniques, créé par Herman Melville pour Moby Dick, immortalisé sur l’écran par Friedrich von  Ledebur dans le film de John Huston.

C’est peut-être cela la poétique des corps marqués.

M.D. le 11 janvier 2012

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7 réflexions sur “La poétique des corps marqués

  1. The title of this post is as smart and creative as the content, which is well written and interesting as usual, not to mention most informative. In any event, better them than me for that kind of torture. Who wants pretty pictures hidden in wrinkles to come…!

  2. Vous avez l’art de piquer ma curiosité.
    J’ai consulté le dossier de Brousseau c roy. J’admire la patience des juges dans la rédaction des jugements. La description des faits est très éclairante.
    Merci d’aborder un sujet d’un brûlante actualité.

  3. Merci à Sylvie pour avoir rappelé les pratiques barbares de la Chienne de Buchenwald – Ilse Koch- qui repérait les tatouages des prisonniers, les faisait tuer pour prélever la peau tatouée afin de faire des abats-jour, notamment. http://boomer-cafe.net/version2/index.php/Evenements-technologie/Le-proces-d-Ilse-Koch-la-chienne-de-Buchenwald.html

    Merci également à Nicolas pour avoir relevé un autre fait divers, certes moins sordide mais inquiétant tout de même, sur la mise en enchères de partie de son corps – les fesses en l’espèce- pour y apposer un tatouage: Moins facile à exposer que le front…mais les enchères montent… http://www.ladepeche.fr/article/2012/01/13/1259923-nouvelle-zelande-au-chomage-elle-vend-ses-fesses-aux-tatoueurs-les-plus-offrants.html

  4. Very interesting, but a few questions arise:

    Regarding Tyson;
    On one hand Tyson’s tattoo is clearly copied or shall we say « inspired » by Maori tattoos, so can his artist really claim original rights ? On the other hand, many tattoo artists actually study Maori tattoos as they are highly documented and supply a wealth of information on technique. It follows that if Tyson’s artist is given a right, wouldn’t today’s Maori tattooists be permitted to similar claim on him?
    Furthermore, what of the many Maori that have tattoos just like Tysons? Wouldn’t they have rights over Tyson and his artist?

    Regarding Brousseau C. Roy:
    The case seems to revolve around the contractual aspects more than other things.
    Am I correct in saying the « Think before you ink » should probably read : « Think WHO you ink »?
    If this case wasn’t tainted by the belligerence and attitude of Brousseau as a client, (he even threatened to commit suicide in front of other clients, if he wasn’t given priority treatment) would the outcome have been different had he been a model customer and still been dissatisfied by the end result?

    Merci encore une fois ce fut un grand plaisir de vous lire!
    Gabriel

  5. Pertinentes ces remarques auxquelles je réponds en français:

    _ concernant le tatouage de Tyson inspiré de tatouages maori. Si le tatouage Maori de base est dans le domaine public, un tatoueur peut s’en inspirer librement. s’il le copie, il ne sera pas protégeable car dans le domaine public, s’il ne fait que s’en inspirer , ce sera une oeuvre composite qui pourra être protégeable si on considére qu’il y a un apport intellectuel de la part du tatoueur.

    Si le tatoueur s’inspire d’une oeuvre qui n’est pas dans le domaine public… il devrait demander une licence au tatoueur maori et son tatouage ne sera pas protégeable si l’on prouve l’antériorité du tatouage maori…

    – Concernant Brosseau… la stupidité du personnage, telle qu’elle ressort du jugement, l’a sans doute grandement desservie. Son projet a dérapé car il ne savait pas ce qu’il voulait au départ. Le même type de problème aurait pu survenir pour la construction d’une maison ou autre, si ne sait pas définir ses besoins. Le prestataire n’est pas devin et accepter de réaliser une prestation avec un client indécis, c’est prendre le risque d’aller au devant de problèmes…. Think who you ink…..Bravo !

    Avec des spécifications plus claires, le juge aurait pu examiner la conformité de la prestation réalisée avec le cahier des charges du client….

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