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DSCN2236…La griffe sous les bombes…

A première vue, ils agacent…surtout lorsqu’ils souillent les monuments ou bâtisses historiques. On ne pense alors qu’à les effacer au plus vite, les faire disparaître au moyen de techniques éprouvées et onéreuses.

Certains jeunes y voient le franchissement d’un interdit qui provoque une montée  d’adrénaline, sachant qu’ils risquent à tout instant une arrestation musclée suivie d’une amende ou de la prison dans certains cas.

Les graffiti suscitent de la révolte  également lorsque  ces mêmes  jeunes, prêt à faire du barbouillage en pleine nuit,  sont happés par  un train, laissant leur vie au bord des rails.

Ils  sont toutefois  là pour déranger, pour interpeler. Ils sont un moyen de défoulement et d’expression, d’une volonté de contestation des normes existantes… au moyen de bombes …de peinture… de pochoirs, de  collage et de  découpage.

L’engouement pour les graffiti a pris son envol dans les années 70, aux Etats-Unis, lorsque sont apparues à New York entre autre, d’immenses fresques murales, réalisées notamment à la bombe de peinture, qui vont bien au delà de simples gribouillis. Leurs auteurs revendiquent des styles particuliers et identifiables. Ce sont les tags.

Les graffiti de Jean-Michel Basquiat et de Al Diaz, sur les murs New-yorkais, restent célèbres pour avoir mis en scène  leur SAMO1 ( SAMe Old shit), à la fin des années 70.

Le graffeur Shepard Fairey, quant à lui,  sous son pseudonyme OBEY Giant2, a su acquérir une renommée internationale en proposant une affiche  d’un sénateur américain –OBAMA-, pour financer la campagne présidentielle de ce dernier.

Cette soudaine renommée internationale n’empêcha pas la ville  de Boston, en 2009,  de poursuivre Shepard Fairey  pris en flagrant délit de réalisation artistique sur un immeuble public…

Les trains et métro en tous genres firent également les frais de l’imagination débordante de certains tagueurs, compte tenu qu’il s’agit du moyen de prédilection pour faire circuler leur art aux yeux de tous,  lorsque le train circule …au petit jour.

Le talent de certains tagueurs  n’a pas échappé en France aux  responsables de la RATP – gestionnaire du métro parisien- lesquels ont lancé dans les années 80, une campagne promotionnelle destinée aux jeunes – le ticket chic- ticket choc- en recrutant un graffeur américain, Futura 2000…. lequel fit un certain nombre d’émules par la suite…au grand dam de la RATP3.

En effet, chaque année des sommes considérables sont dépensées pour effacer ces graffiti, sans compter la gestion des procès contre les graffeurs, poursuivis notamment  pour dégradation de biens publics ou privés, vandalisme et qui encourent des peines d’amende pouvant être assez lourdes, voire des peines de prison.

Ainsi, s’est tenu en 2011, devant la Cour d’appel de Versailles, le volet civil du procès de 56 graffeurs, après dix ans de procédure judicaire. 1,8 millions d’euro étaient réclamés à ces (anciens) graffeurs, aujourd’hui trentenaires, dont certains étaient fils de magistrat ou cadre supérieur.   Les peines furent cependant légères de 150 euros à 12.000 euro pour les plus élevées4.

Les peines peuvent également être plus sévères. Ainsi  en Hongrie, l’artiste graffeur Janos Sugar  qui faisait une exposition dans un musée de Budapest, a prolongé son exposition en inscrivant  sur un immeuble public.”Wash your dirty money with my art”…5 il a écopé d’une amende de 7500 euros et de cinq mois de prison…pour vandalisme.

Pourtant depuis quelques temps, c’est une autre forme de procès que doivent gérer les “victimes” de graffiti.

Certains graffeurs sont parvenus à imposer leur style…. leur griffe. Dans les grandes villes, les murs vierges sont le support de prédilection de nombre de ces artistes de l’ombre, signant leurs créations de pseudonyme, pour la plupart. Le film documentaire Exit through the gift shop” 6 réalisé par le  graffeur anonyme mais célèbre, BANSKI, permet de bien comprendre cet aspect de la culture Underground, son attrait et ses dérives.

Aujourd’hui, les signatures de BANSKI  à Londres, OENO VEP7, INVADER   à Los Angeles, BLEK le rat à Paris, et tant d’autres,   apposées sur des murs,  font prendre une valeur substantielle aux immeubles,  supports de ces créations. Leurs pochoirs ou autres créations se vendent chez Sotheby’s notamment, auprès d’amateurs fortunés et ornent-  licitement cette fois – les murs de prestigieux musées, tel le MoMA.

S’il ne fait guère de doute que certains de ces graffitis sont des créations suffisamment originales pour pouvoir prétendre accéder au statut d’oeuvre de l’esprit, on doit, dès lors, s’interroger sur la protection qui peut leur être accordée au titre du droit d’auteur.

Dans bien  des cas,  l’oeuvre graffiti est anonyme et nait  de la commission d’une infraction pénale: violation de propriété, dégradation de biens publics ou privés etc.

L’auteur de ce graffiti, peut-il ainsi  revendiquer des droits sur cette création  ?

La première étape, pour le graffeur, sera de rapporter la preuve qu’il est l’auteur de la création. Pour ce faire, il peut faire appel à des témoignages de collègues graffeurs qui ont assisté ou participé à la réalisation du graffiti. Mais cela n’est pas sans risque pour eux car en  acceptant ainsi de se dévoiler, ils admettent qu’ils sont les auteurs, co-auteurs  ou complices avant tout…d’une infraction pénale.

Ainsi, la Cour d’appel du Québec  a  précisé dans un arrêt du 28 février 20028, les contours de  la notion de coauteur de l’infraction de dégradation de biens publics ou privés, à propos de graffiti.

La présence d’une personne sur les lieux d’une infraction, même en sachant à l’avance que cette infraction va être commise, ne constitue pas en soi un encouragement à commettre l’infraction. De la même façon, la complicité après le fait ne prouve pas la complicité du fait. Cependant ces trois éléments mis ensemble, dans le contexte d’une affaire précise, peuvent permettre à un juge de tirer une inférence que l’accusé a, par sa conduite, encouragé l’auteur de l’infraction à la commettre”

Ceci devrait dissuader – sous réserve qu’ils en aient connaissance- bon nombre de graffeurs – à témoigner pour leurs acolytes…

Dans d’autres cas, le graffeur a déjà acquis le statut d’artiste, et se permet de signer ses oeuvres,  sachant que leur valeur emportera celui de l’amende éventuelle.

Le droit de la propriété intellectuelle, dans les pays occidentaux,   ne subordonne pas l’admission d’une oeuvre originale au statut protecteur du droit d’auteur,   à sa réalisation sur un support licite. Ainsi peu importe que l’oeuvre graphique soit réalisée sur un support sur lequel le graffeur ne dispose d’aucun droit. Pourvu qu’elle soit fixée !

Certaines législations, notamment aux USA reconnaissent expressément des droits  aux oeuvres exposées publiquement. Le VARA ( Visual Artist Act Rights) interdit notamment d’effacer des oeuvres publiques sans le consentement de leur auteur, sauf après notification leur permettant de le faire eux même, restée sans effet passé un délai de 90 jours.

L’artiste Kent Twitchell qui avait peint une fresque murale “ Monument to Ed Ruscha” sur un immeuble fédéral, s’est vu allouer une somme de 1,1 millions de dollars au terme d’une transaction avec le Gouvernement US et des entrepreneurs – qui avaient fait  disparaître la  fresque de l’artiste sous une couche de peinture, au cours d’un ravalement de façade, sans en informer ce dernier au préalable ….9

Les agents de nettoyage de graffiti  Londoniens sont, quant à eux, dûment formés pour reconnaître les oeuvres de BANSKI afin de ne pas les effacer…

Très récemment, le Maire de Toronto – manifestement moins au fait des graffiti que les agents Londoniens –   a commis une  bévue avec une oeuvre murale  commandée et payée 2000 $ par sa municipalité à l’artiste  Joel Ridcharson, pour recouvrir d’anciens graffiti, dans le cadre d’une campagne anti-graffiti.

Ainsi en juin 2011, il fit effacer pendant la nuit – et moyennant 6000$-  l’oeuvre de l’artiste en cours d’achèvement,  au prétexte que le personnage central du graffiti,   sombre et ennuyeux,  représentant le monde de la finance, ressemblait un peu trop au Premier Ministre Canadien  Stephen Harper.  Après avoir demandé  – mais un peu tard – quelques explications à l’artiste, Ridcharson  a pu démontrer que son modèle n’était pas inspiré par  le Premier Ministre. L’artiste fut donc convié – à réaliser une nouvelle fresque sur le même thème mais avec des personnages moins équivoques.  L’oeuvre a été achevée il y a quelques jours et l’histoire nous apprendra peut-être quels coûts supplémentaires le contribuable de Toronto aura dû supporter pour la mise en oeuvre de cette campagne anti graffiti…  10

Enfin, une nouvelle problématique est apparue: celle du graffiti qui recouvre le graffiti.

Le graffeur commence dans la rue et dans l’anonymat par créer des graffiti. S’il est talentueux et si ces graffiti sont originaux, ceux-ci vont évoluer vers le statut – plus socialement admissible – de peinture murales. En entrant dans la norme et les musées,   avec la reconnaissance institutionnelle, ces oeuvres peuvent  alors être la cible  de nouveaux contestataires qui vont les couvrir de …graffiti.

Or, bien souvent nettoyer ces graffitis conduit à endommager le graffiti mural d’origine, au risque d’être poursuivi par son auteur….

Des graffiti pour effacer d’autres graffiti… telle est la quadrature du cercle.

Parfois, c’est la question de  la représentation du graffiti qui peut se poser.  Au Canada, et plus précisément à Montréal,  un graffiti a été au centre d’un litige portant sur l’imitation d’une photographie. Le simple mot “TANGO” avait été apposé, sur un mur déjà couvert de graffiti, par un photographe chargé de réaliser une photo pour une école de Tango dénommée… Graffiti Tango.

Le photographe avait agencé des danseurs de tango autour de ce graffiti et le résultat fut un tel succès qu’un concurrent cru pouvoir être autorisé de refaire une photographie quasi identique, devant ce même graffiti. Les faits d’imitation de la photographie  étaient tellement convainquant que la question de la reproduction illicite du graffiti ne fut pas ou peu abordée. La difficulté venant sans doute pour le photographe de rapporter la preuve qu’il avait peint lui même ce graffiti.11

En France, la question du droit d’auteur sur les graffiti a été indirectement abordée au cours du procès de Versailles des 56 graffeurs. Au cours de  l’enquête pénale, avaient été saisis des “fanzines” ( Fanatic Magazine) de graffeurs, qui ont d’ailleurs permis l’identification et l’arrestation des auteurs de graffiti. A l’issu du procès, il a été demandé la restitution de ces documents, lesquels constituent des archives de cet art éphémère, puisque ces graffitis ont été effacés depuis.

La justice française s’y est opposée une première fois et un collectif d’artistes en tout genre, dont le cinéaste Costa Gravas, ont signé une pétition pour soutenir une nouvelle demande de restitution de ces cahiers.12

Le graffiti est en effet le moyen d’expression de l’art de la rue, le street art. La culture Hip Hop s’est accaparée ce mode  d’expression pourtant fort ancien,  puisque des traces existent depuis l’Antiquité .

Cet art a ses détracteurs et pourtant certaines  oeuvres de talentueux  graffeurs posent de véritables question de société et le choix de leur support est souvent  stratégique et indispensable à la compréhension de l’oeuvre: Ainsi, peindre une échelle ou un bout de plage  sur un mur prend tout son sens si ce mur  sépare deux communautés au Moyen Orient. Il en est de même des détournements de logos de grandes marques pour stigmatiser les affres de la consommation, etc.

Ainsi que le disait le poète et résistant français René Char Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience”.

M.D.

le 30 octobre 2011

1 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Michel_Basquiat

2 http://creativity-online.com/news/shepard-fairey-obey-obama/124743

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/02/08/01011-20090208FILWWW00014-l-auteur-du-hope-d-obama-arrete.php

http://blogs.mediapart.fr/edition/paris-sous-les-bombes

4 Procès Versailles: suite…et fin? http://www.allcityblog.fr/21939-proces-versailles-suite-et-fin/

http://www.lejdd.fr/JDD-Paris/Actualite/Verdict-apres-10-ans-deprocedure-pour-56-tagueurs-332121/

5 Revue:  The Art newspaper – septembre 2011 p 11

6 http://www.banksyfilm.com/

7 http://memoiredungraffeur.over-blog.com/

8 http://www.canlii.org/fr/qc/qcca/doc/2002/2002canlii9090/2002canlii9090.pdf

9 http://www.latimes.com/news/local/la-me-1025-mural-crime-20111025,0,5650934.story

http://www.theartnewspaper.com/articles/Vandals-target-Los-Angeles-murals/24657

http://www.theartnewspaper.com/articles/This-copyright-confusion-ought-to-end/24663

http://www.nytimes.com/2011/04/23/us/23graffiti.html?_r=3&hp

10  http://www.thestar.com/news/article/1000475–artist-says-city-erased-mural-it-paid-him-to-paint

http://ca.news.yahoo.com/blogs/dailybrew/canadian-graffiti-crackdown-risks-criminalizing-form-artistic-expression-153050059.html

Mayor Ford declares war on graffiti – Toronto – CBC News http://www.cbc.ca/news/canada/toronto/story/2011/04/07/tor-fors-graffiti.html

11 Ateliers Tango Argentin inc. c. Festival diapos;Espagne et diapos;Amérique latine inc., 1997 IIJCan 8852 (QC C.S.) http://recherche.caij.qc.ca/REJB/qc/jug/qccs/1997/1997qccs10883.html

12 Graffiti: une mémoire en danger http://blogs.mediapart.fr/edition/paris-sous-les-bombes/article/200611/graffiti-une-memoire-en-danger

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3 réflexions sur “American Graffiti…

  1. The content and how well is is experssed makes one want to take up the spray can and start creating messages with the strength of Basquiat or Banski. Messages with the graffiti exposure which would rally the kind of people force that would do away with, and replace, the dangerously low level of sleazy bankers and their political backers for the miracle of graffiti honesty. Bravo to the author for another enlightening blog.

  2. Si les graffiti étaient tous artistiques, je serais plus indulgente.
    J’ai habité un quartier où les murs de brique résidentiels semblaient une invitation au barbouillage. Dieu sait qu’ils étaient nombreux! La vue de ces édifices « endommagés » m’a toujours peinée. Je pense que je sais faire la différence entre un graffiti artistique et un défoulement sans valeur…
    Merci de m’éclairer sur la dimension légale de cette activité nocturne.

  3. Pingback: Focus sur les photos… La chambre noire des juges | Des idées et des oeuvres

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