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Début juillet,  l’artiste  américain Cy Twombly, est mort à Rome.  Son style minimaliste fit sa renommée internationale mais sa notoriété auprès du grand public lui  fut acquise au prix d’un fait divers éclatant1.

En Avignon au cours de l’année 2007, une jeune artiste, Rindy Sam,  a embrassé fougueusement une toile blanche monochrome de Cy Twombly pour y déposer l’empreinte d’un baiser rouge vif.  Il ne s’agissait pas d’un geste  impulsif mais un “geste d’amour artistique”.

Elle  a en effet indiqué  avoir agi dans un cadre artistique, celui d’une performance. L’art Performance  sera l’objet de notre billet de ce jour.

Le mouvement d’art Performance – qui vient de l’anglais “to perform” : représenter, interpréter –   trouve ses origines  en 1950 au Japon dans un mouvement appelé Gutai et a été développé en Occident, notamment par Yves Klein dans ses “anthropométries”  femmes pinceaux qui se mouvaient ou non  sur des toiles, le corps enduit de couleur au début des années 1960…2

Les créations font souvent appel à plusieurs genres artistiques mais convergent autour des thèmes du corps, de l’espace et du temps. Dans cette performance de Klein, l’artiste dirige mais reste en retrait du processus de création. L’art devient conceptuel. Plus souvent,  l’artiste de performance va s’impliquer directement dans sa création et devient interprète de son oeuvre.

Ainsi, Nicole Fournier, artiste canadienne de performance, est souvent au coeur voire dans les entrailles de ses oeuvres, notamment dans une de ses dernières créations intitulée “Eau, Terre, Mer e”.3

Il s’agit d’un art éphémère, interdisciplinaire,  interprété le plus souvent devant un public et  parfois en présence d’un objectif qui en fixera la représentation. Dès lors, de multiples questions  terre à terre  vont se poser.  Le droit d’auteur n’était pas forcément préparé à de telles innovations artistiques, mais il a su s’adapter malgré la rigidité apparente des textes. Tout d’abord, se pose la question des limites de la performance, ce qui relève sans doute de l’oxymore.

Si Rindy Sam a agi par une pulsion d’amour artistique,  tel n’est pas toujours le cas. Ainsi Pierre Pinoncelli dans le cadre d’une performance a uriné puis a ébréché,  la “Fontaine” de Marcel Duchamp, au musée d’art Moderne de Paris. Cette Fontaine, en fait un urinoir renversé “ready made”, avait elle même  déchaîné les passions lors de sa première tentative d’exposition en 1917 à New-York où elle fut refusée.

Ces performances ont toutefois coûté cher à leurs auteurs puisque Rindy Sam a été condamnée à 18240 euros notamment pour les frais de “restauration” du tableau  blanc de Cy Twombly4 et Pinoncelli5, à la somme de 286.00 francs pour réparer l’urinoir de Duchamp, qui n’est en fait qu’une copie, l’original ayant disparu depuis des années. Les juges n’ont manifestement pas pris en compte l’aspect “performance” des deux  “auteurs”  au sens large du terme.   Leur performance respective  n’a pas été considérée comme une  oeuvre de l’esprit. Seule a été prise en compte leur qualité d’auteur… du délit de destruction d’oeuvre d’art …

Pourtant l’action de restauration de l’oeuvre originale entraine de facto la destruction de leur propre oeuvre et porte atteinte à leur droit moral. De plus, en l’espèce, les oeuvres originales étaient un tableau blanc et un objet du commerce de plomberie, un urinoir standard renversé. Il semble donc qu’en l’espèce, le juge ait pris en considération le mérite des oeuvres, alors que ce critère ne doit pas être pris en considération car trop subjectif.

Pourtant d’autres baisers célèbres donnés dans le cadre de performance ont eu accès à cette reconnaissance. Ainsi, l’artiste Alberto Sorbelli   s’est fait photographier au Louvre, vêtu d’un porte jarretelle,   en embrassant la Joconde6. Sa performance fût reconnue par les tribunaux français, cette fois comme relevant d’une démarche artistique. Sans doute avait-il pris la précaution de porter un rouge à lèvre anti trace…outre de faire assurer sa défense par un spécialiste.

La question de la reconnaissance et de la protection de l’oeuvre de  performance est donc complexe car elle ne rentre dans aucune catégorie clairement identifiée.

En France, la performance sera considérée comme une oeuvre de l’esprit et donc susceptible de protection à la double condition d’être une création de forme – se distinguant de la simple idée – et d’être originale – ayant “l’empreinte de la personnalité de son auteur” ou la simple “marque d’un apport intellectuel”, selon les tribunaux7 .

Toutefois, la frontière entre l’art conceptuel et l’idée n’est pas toujours très bien définie, notamment lorsque l’artiste se met volontairement en retrait de l’exécution de son oeuvre. Ainsi lorsque Yves Klein convoque en 1958  un public pour une exposition\performance intitulée “le vide” et le public est entré dans des salles  d’un  musée …vide… sa performance se confond avec la simple idée8. Pourtant, il veut créer un contact avec le public pour montrer la limite de la représentation picturale et ouvre ainsi les portes de la performance.

Au Canada, la loi sur le droit d’auteur énumère de façon limitative les oeuvres susceptibles de protection au titre du droit d’auteur. La condition préalable est de détenir un degré d’originalité requis. La jurisprudence définit cette originalité dans la démonstration de l’exercice de talent et de jugement de son auteur, soit “un recours aux connaissances personnelles, à une aptitude acquise ou à une compétence issue de l’expérience pour produire l’oeuvre”9 .

L’art performance ne figure  à priori dans aucune catégorie.  Toutefois, cette discipline pourrait  s’inscrire dans celle des arts dramatiques voire des oeuvres audiovisuelles, selon le genre utilisé pour la représentation. Une oeuvre dramatique requiert en effet une action narrative et une représentation10. La plupart des oeuvres de performance disposent de ces deux critères. Tel ne serait  pas le cas des performances faisant appel à l’improvisation ou à la participation du public,  sauf si ces improvisations sont documentées et répondent à des scénarios différents en fonction de la réponse du public.

La logique de cette classification ne sera cependant pas celle retenue par le législateur. En effet, la loi sur le statut des artistes  au Québec ainsi qu’au niveau fédéral, tout en reconnaissant explicitement le statut d’oeuvre artistique à la performance, vont la ranger dans la catégorie des arts visuels. La jurisprudence a même décidé que les artistes de performance ont “des antécédents propres aux beaux arts, une tradition qui s’apparente à la sculpture ou à la peinture et non pas à celle du théatre11.   Cette définition paraît très restrictive car les artistes de performance viennent de milieu très éclectique. Certains sont même d’anciens juristes! Par ailleurs, cette qualification ne vaut que pour l’adhésion à un organisme de gestion de droits artistiques et non pour la qualification d’oeuvre de l’esprit.

A cet égard, on peut relever qu’au Royaume Uni, les oeuvres de performances sont rangées dans les “dramatic works”

Enfin classer la performance dans les arts visuels suppose la fixation de la représentation. Or, les performances ne sont pas toujours fixées sur des supports vidéo  ou photographiques. En effet, cela suppose en général la présence d’un tiers.

Or, si un tiers intervient pour filmer ou photographier la performance, se pose la question de la titularité des droits sur sa prestation ou son oeuvre, suivant sa qualification. Ainsi l’artiste de performance allemand Joseph Beuys avait autorisé que l’une de ses performances sur le thème ‘”le silence de Marcel Duchamp est surestimé”  soit documentée par le photographe Manfred Tischer   lors d’une représentation mais s’est toujours opposé de son vivant à la diffusion des photographies.

Après son décès, le musée de  de Schloss Moyland a voulu exposer les photographies de cette performance prises par Tischer. La veuve de Beuys s’y est opposée et la juridiction allemande, saisie du litige, a fait droit à sa demande estimant que les photographies déformaient de façon incorrecte  la performance originale, oeuvre de Beuys12.

Cette décision qui respecte le droit moral de l’artiste transmis à sa veuve, est sans doute une bonne décision d’un point de vue juridique mais peut être regrettable  au plan culturel puisque cette oeuvre de Beuys est vouée à ce jour à rester dans les oubliettes de la mémoire des privilégiés qui auront pu assister à la performance.

Sans doute, une cour canadienne aurait mis en avant, à juste titre cette fois13 ,  la balance des droits de l’héritière de l’artiste avec ceux de l’intérêt public, et ce d’autant plus  que les coulisses du procès font apparaître un différend pécuniaire récurrent entre la veuve de Joseph Beuys et le musée. On est donc très éloigné des considérations de respect du droit moral de l’artiste décédé.

L’artiste serbe Marina Abramovic, quand à elle, a obtenu d’un tribunal français14 de se voir déclarer coauteur de l’oeuvre audiovisuelle filmée de sa performance  ”The Star” alors que son adversaire, Pierre Coulibeuf, reconnu également co-auteur de l’oeuvre,  voulait notamment qu’elle soit considérée comme acteur.

Pour éviter ce genre de différend post mortem ou de son vivant, l’artiste de performance a donc intérêt à tracer clairement les contours de l’intervention d’un tiers chargé de fixer son oeuvre.  Et pour cela, rien de mieux que papier , quelques lignes bien rédigées et l’accord des parties habituellement formalisé par leur signature respective. Gageons que leur imagination réservera des surprises aux tribunaux ! Ainsi Alberto Sorbelli a transformé à plusieurs reprises par ses actions provocatrices les tribunaux en lieu de performance… “L’artiste en procédure” comme le souligne son avocat15… ”afin de ne plus subir le droit”.

C’est la comédie de l’art….

M.D

Le 11 juillet 2011

Notes:

1: http://www.artmarketinsight.com/fr/11/07/12/Cy+Twombly+%281928-2011%29+%E2%80%93+La+cr%C3%A9ation+de+l%E2%80%99inconscient

2: http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Klein/ENS-klein.htm

3: http://nicolefournier.blogspot.com/2011/07/eau-terre-mer-e-video-documentation.html

4: arrêt Cy Twombly Cour D’appel de Nîmes juillet 2009: http://www.artclair.com/site/archives/docs_article/65781/la-cour-d-appel-confirme-la-condamnation-de-l-auteur-du-baiser-sur-une-toile-de-cy-twombly.php

5:arrêt Pinoncelli  Cour d’appel de Paris 9 février 2007

6:  arrêt Sorbelli   Cour D’appel de Paris 3 décembre 2004 , D 2005 p 1237  et http://p-l-atitudes.blogspot.com/2007_07_01_archive.html

7: Congrès ALAI Dublin 2011 1er juillet. réponse française de Alexandra Bensamoun Maître de conférence Paris Sud 11. voir notamment arrêt Pachot cour de cassation assemblée plénière 7 mars 1986  et article L112-2 du CPI

8: Séverine Dusollier  Professeur université de Namur – Protection de l’art contemporain en droit d’auteur

9: CCH Canadian Ltd c. Law Society of Upper Canada (2004) SCR 339

10: Les arts de la scène et la notion d’oeuvre dramatique Georges Azzaria 2009 Barreau du Québec

11: article 2 de la LDA,  Loi sur le statut professionnel des artistes des arts visuels .. et sur leurs contrats avec les diffuseurs ( L.R.Q. c. S-32.01), Loi sur le statut de l’artiste 9L.C. 1992,ch. 33), tribunal canadien des relations professionnelles artistes producteurs décision du 21 avril 1997

12: http://www.theartnewspaper.com/articles/Images-of-Beuys-performance-banned/21829option=com_content&view=article&id=172120

13: voir article précédent “les parapluies de Claude” sur l’application controversée du critère de la balance des droits

14: Tribunal de Grande instance de Paris 3 décembre 2010: http://www.artclair.com/jda/archives/docs_article/80832/la-performance-un-art-a-part-entiere-.php et http://www.artclair.com/jda/archives/docs_article/82917/droit-de-reponse-de-pierre-coulibeuf-et-de-la-societe-regards-productions.php

15: Anti manuel de droit: Emmanuel Pierrat  ed. Bréal p 404 et 405

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2 réflexions sur “Contre perfor- mance … la comédie de l’art !

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